Une pénurie de gaz cet hiver ?

Allons-nous grelotter et claquer des dents cet hiver, faute d’un approvisionnement suffisant en énergie ? Pire encore, allons-nous devoir acheter en urgence et malgré nous du gaz naturel à la Russie ? Et ainsi financer indirectement sa guerre contre l’Ukraine ? 

Ce scénario digne d’une fiction catastrophique n’est peut-être pas si irréel. En effet, le niveau des stocks est actuellement bas en Europe. Notre but n’est pas d’alarmer. Mais de faire une synthèse objective de la situation de ce marché si particulier. Et ce dans un contexte où sévissent plusieurs conflits impactant les principaux producteurs mondiaux. Alors, avant de lancer une mobilisation générale des mamies pour refaire du tricot, prenons du recul et recensons toutes les données, afin de mieux anticiper ce que nous réserve l'hiver prochain.

C’est un fait indéniable : les stocks de gaz y sont actuellement trop bas. Souvenez-vous de la situation de 2022. Epoque où le prix du gaz en Europe avait flambé après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, atteignant 339 € le mégawattheure (MWh) (selon les cours de l’indice TTF des Pays-Bas), contre 72 € aujourd’hui.

Au 1er septembre 2026 et selon les données disponibles sur le site de Gas Infrastructure Europe, la part du volume utile de stockage remplie était de 71,7 % dans l’Hexagone et de 65,6 % dans l’Union européenne. Ce ratio, au niveau national, est inférieur de près de 15 % à celui de l’année dernière (86,8 %). Pour rappel, en 2022, quand on s’inquiétait de savoir si l’on allait pouvoir passer l’hiver, le niveau était de  91,5 %. Il nous manque donc plus de 20 térawattheures (TWh) par rapport à 2025. Et 146 TWh pour l’ensemble de l’Union européenne, pénurie à laquelle il va falloir remédier. D’ailleurs, la règlementation oblige les opérateurs gaziers à assurer un niveau minimal de stocks.

C’est une obligation dite de service public. Dans notre pays, la loi n° 2017-1839 du 30 décembre 2017 (dite « loi Hydrocarbures » ou « loi Hulot »), entrée en application en 2018, impose un niveau minimal de remplissage au 1er novembre. Il est fixé à 85 % des capacités souscrites par les fournisseurs. Ce seuil est fixé à 90 % par le règlement européen (UE) 2022/1032 du 29 juin 2022 (assoupli en 2025). De facto, le compte à rebours est plus qu’enclenché et les cours du gaz naturel devraient rester sous tension d’ici l’hiver.

L’Union européenne est très peu productrice de gaz naturel. Elle produit à peine 10 % de sa consommation (essentiellement aux Pays-Bas et en Roumanie). Soit, en 2025, 33 milliards de mètres cubes pour une consommation totale de 339 milliards de mètres cubes. Petit aparté : cette unité de mesure de production, en mètres cubes, correspond à un volume. Le cours de l’indice TTF est, quant à lui, exprimé en pouvoir calorifique. Le gaz naturel n’ayant ni exactement la même composition ni la même densité selon sa provenance, le pouvoir calorifique constitue l’unité de transaction standardisée.

La règle de conversion approximative entre le milliard de mètres cubes (bcm) et le TWh est de 11,5. Soit 11 500 000 MWh. Pour pallier le déficit de production, il faut importer. Avant 2022, la Russie était le principal partenaire commercial. Elle fournissait (selon le site de la Commission européenne, mis à jour le 13 avril 2026) plus de 40 % des importations totales. Suivie par la Norvège (25 %), l’Algérie (15 %) et le Qatar (8 %). Ce double choc en Ukraine et au Moyen-Orient a profondément redistribué les cartes. Il faut désormais se passer volontairement, autant que possible, de la Russie. Et, indépendamment de notre volonté, du Qatar, dont le GNL est bloqué dans le détroit d’Ormuz.

Depuis 2022, les importations en provenance de la Russie ont fondu. En 2025, elle n’ont représenté que 6 % du total. En janvier 2026, l’Union européenne a adopté un texte visant à interdire tout approvisionnement en gaz russe d’ici à la fin de 2027.

De facto, ce manque a été comblé par une augmentation des importations en provenance de Norvège (30 %), des États-Unis (26 %) et d’Afrique du Nord (12,7 %). La part du Qatar s’est réduite à moins de 4 %, au même niveau que celle de l’Azerbaïdjan et proche de celle du Royaume-Uni. Ce n’est pas énorme en théorie, mais, en réalité, le Qatar était un partenaire majeur des pays asiatiques et la concurrence fait rage sur les marchés internationaux pour les approvisionnements en gaz, et surtout en GNL. D’où l’actuelle flambée des prix.

C’est la question-clé qui va déterminer si nous allons pouvoir passer sans difficulté l’hiver, ou pas. Selon les données disponibles sur le site de Gas Infrastructure Europe, la France a reconstitué en août 2026 l’équivalent de 15 % de sa capacité de stockage. Elle continue en septembre sur un rythme quotidien de 0,40 %.

En théorie, même si ce rythme ralentit historiquement en octobre, notre pays devrait donc pouvoir atteindre son objectif de 90 %. Ceci, sauf en cas de vague de froid très précoce ou de forte augmentation de la consommation des entreprises. En revanche, en ce qui concerne l’Allemagne, la situation est tout autre. Avec avec un niveau de stocks autour de 53 % fin août, contre 46 % à fin juillet, il paraît fort improbable que le seuil des 90 % soit atteint.

C’est le côté rassurant. Entre 2020 et 2025, la demande de gaz en France a baissé de plus de 22 %, selon l’institut de recherche Bruegel. Ceci grâce à la transition écologique, à l’efficacité énergétique et à la volonté de moins dépendre des évènements géopolitiques. Le niveau de 90 % de la capacité des stockages représente 30 % de la consommation annuelle de notre pays.

Selon un récent bulletin de Météo-France intitulé « Tendances à trois mois », le scénario le plus probable pour les températures en France de septembre à novembre est celui d’un trimestre plus chaud que la normale. Avec une probabilité de 60 %. La probabilité d’avoir une période plus froide est estimée à seulement 20 %.

Cette prévision conforte la situation française face à ce risque énergétique. De manière générale, les derniers hivers ont été plus doux, malgré des épisodes rigoureux d’une quinzaine de jours. Entre le 7 et le 20 janvier 2024, le niveau des stocks avait baissé de 14 %. Alors, il faut acheter du gaz et les cigales pourront chanter plus longtemps durant cet été qui devrait se prolonger. 

- 71,7 %. Le niveau des stocks de gaz en % des capacités disponibles en France au 1er septembre, au plus bas depuis 2017.

- 65,6 %. Le niveau des stocks de gaz en % des capacités disponibles dans l’UE au 1er septembre, au plus bas depuis 2011.

- 72 €. Le prix du mégawattheure du gaz naturel en Europe (indice TTF).