Cette semaine, l’intelligence artificielle a encore rendu de très bonnes copies. TSMC, le fondeur taïwanais qui grave les puces de Nvidia et d’Apple, a annoncé un chiffre d’affaires trimestriel en hausse de 51 %, à 46,7 milliards de dollars, au-dessus des attentes. Samsung a fait plus spectaculaire encore. Avec un bénéfice d’exploitation provisoire multiplié par près de neuf sur un an, à 80,1 milliards de dollars, un record historique. Pourtant, son action a reculé, car le chiffre restait inférieur à ce qu’espéraient les analystes. Quand un record historique déçoit, c’est que la barre est placée très haute.
La vraie histoire de la semaine se lit pourtant moins dans les comptes de résultats que dans les bilans.
Derrière ces ventes records, une question simple : qui paie ?
La réponse la plus spectaculaire vient de SpaceX. En février, le groupe a absorbé xAI, la société d’intelligence artificielle d’Elon Musk. En juin, il a réussi la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire, à 86 milliards de dollars. Il négocie aujourd’hui 40 milliards de dollars de dette pour acheter des puces Nvidia. Pour mesurer son appétit, au deuxième trimestre, SpaceX a investi 18,4 milliards de dollars, dont 15,8 milliards dans l’IA, pour un chiffre d’affaires de 7,8 milliards.
C’est en suivant le circuit de l’argent que l’affaire devient intéressante.
Nvidia est lui-même actionnaire de SpaceX, grâce aux 10 milliards de dollars investis dans xAI en janvier. Apollo, qui pilote le financement, fait partie de la coalition réunie en août par Nvidia pour mobiliser 500 milliards de dollars destinés à financer… les clients de Nvidia.
Le vendeur de puces investit chez son client
Résumons : le vendeur de puces investit chez son client, ses partenaires financiers prêtent à ce client, et ce client achète les puces du vendeur. C’est un peu le concessionnaire qui vous prête l’argent pour acheter sa voiture.
Cela s’appelle le financement fournisseur. Rien d’illégal, et la pratique est courante. Mais elle réveille un mauvais souvenir. À la fin des années 90, Lucent ou Nortel prêtaient sans compter aux opérateurs télécoms pour qu’ils achètent leurs équipements. Quand la bulle internet a éclaté, les clients ont fait faillite, emportant avec eux les commandes… et les remboursements.
L'IA représente un quart des émissions obligataires des entreprises
SpaceX n’est pas un cas isolé, loin de là. En 2024, le secteur technologique n’empruntait quasiment rien pour l’IA. Depuis janvier, il a levé environ 500 milliards de dollars, et Goldman Sachs en attend 1 200 milliards l’an prochain. L’IA représenterait désormais un quart des émissions obligataires des entreprises, contre 4 % il y a deux ans. Corrigé de l’inflation, l’écosystème aura emprunté cette année davantage que les câblo-opérateurs américains pour bâtir internet, ou que les compagnies ferroviaires pendant la ruée vers le rail. Même les géants assis sur des montagnes de trésorerie, comme Google, Meta, Amazon ou Microsoft, ne peuvent plus tout financer seuls.
Hausse du prix de l'argent
Cette déferlante a un prix, et pas seulement pour ceux qui empruntent. Meta a par exemple dû offrir plus de 6 % par an à ses prêteurs. Surtout, l’épargne mondiale n’est pas extensible, et chaque dollar placé dans une obligation Meta est un dollar qui ne finance pas l’État américain. Pour continuer à attirer les acheteurs, le Trésor américain doit donc payer davantage. Ajoutez à cela une inflation dopée par l’énergie et une Fed qui remonte ses taux, vous obtenez un taux à 10 ans américain à 5,36 % cette semaine. Un niveau inédit depuis plus de vingt ans. L’IA ne se contente plus d’emprunter de l’argent. Elle en fait monter le prix pour tout le monde.
L’Europe n’échappe pas au mouvement
Et Schneider Electric l’a rappelé lundi. Le champion français de l’électrification rachète PTC, un éditeur américain de logiciels de conception industrielle, pour 21,1 milliards d’euros. C’est la plus grosse acquisition de son histoire. Le tout est payé en numéraire, avec 16 à 17 milliards d’euros de dette nouvelle. Alors que sa dette nette atteignait déjà 15,4 milliards fin juin. Autrement dit, elle double. L’action a perdu près de 10 % dans la séance.
Le marché a sanctionné la facture, mais la logique mérite qu’on s’y arrête. Schneider s’est fait connaître par ses tableaux électriques, il veut aujourd’hui vendre l’intelligence qui les pilote. Après Aveva, OSIsoft, Etap et le norvégien Cognite cet été, PTC lui apporte la conception des produits. L’objectif est de suivre un objet de sa conception à sa maintenance avec une seule et même donnée, ce que les ingénieurs appellent un « fil numérique ». Imaginez le carnet de santé d’une machine, ouvert dès le premier croquis et complété à chaque intervention, sur lequel l’IA repère les pannes avant qu’elles n’arrivent. À terme, les logiciels pèseraient 24 % du chiffre d’affaires du groupe.
Chaque euro emprunté coûte plus cher
Le pari est cohérent, c’est le moment qui inquiète. Avec des taux à ces niveaux, chaque euro emprunté coûte plus cher, et les investisseurs deviennent exigeants. Au bout de la chaîne, tout repose sur une dernière question. Les utilisateurs de l’IA paieront-ils assez pour rembourser l’ensemble ? Jeudi, OpenAI a donné un début de réponse qui a fait tanguer Wall Street. Le créateur de ChatGPT affichait fin septembre un revenu annualisé d’environ 50 milliards de dollars. Ce chiffre correspond aux ventes récentes extrapolées sur douze mois. Il reste inférieur aux 70 milliards qui circulaient, un écart qui tiendrait surtout à une méthode de calcul différente de celle de son rival Anthropic. OpenAI vise d’ailleurs toujours ce niveau d’ici la fin de l’année. Dans le même temps, OpenAI cherche à lever au moins 30 milliards de dollars sur la base d’une valorisation de 1 400 milliards, soit 28 fois ses revenus annualisés.
Faut-il y voir une bulle sur le point d’éclater ? Pas nécessairement. La demande est bien réelle, les carnets de commandes de TSMC et de Samsung comme la croissance d’OpenAI le prouvent. Mais l’adage de la ruée vers l’or, selon lequel il vaut mieux vendre des pelles que chercher des pépites, mérite une nuance. Encore faut-il savoir qui finance les pelles, et à quel taux.
Les chiffres de la semaine
- 21,1 milliards d’euros. Le prix du rachat de PTC par Schneider Electric.
- 80,1 milliards de dollars. Le bénéfice d’exploitation trimestriel record de Samsung Electronics, multiplié par près de neuf par rapport au T3 2025.