Les alarmes sonnent et les lumières rouges s’allument de partout dans les salles de gestion obligataire. Les taux longs se tendent tous azimuts et le cours des obligations baisse. Ainsi, le rendement du 10 ans américain vient de toucher, le 19 mai, un plus haut depuis janvier 2025 à 4,67 %. Celui du 10 ans allemand un plus haut depuis juin 2011 à 3,20 %.
Faut-il vendre ses actions pour acheter des obligations ?
L’électrochoc est encore plus violent en ce qui concerne les échéances à 30 ans. Les taux ont atteint un plus haut récent à 5,20 % aux États-Unis, 3,70 % en Allemagne, 4,68 % en France (inédit depuis 2011) et 5,86 % en Angleterre (au plus haut depuis mai 1998).
Pourquoi une telle tension et nervosité ? Ces loyers de l’argent alléchants constituent-ils une opportunité d’investissement ? La question de fond pour les investisseurs est : faut-il vendre ses actions pour acheter des obligations ?
2 classes d’actifs bien différentes
Un épargnant doit faire des choix en fonction de son espérance de gains. Et de sa tolérance aux risques et de son horizon d’investissement. En termes de performance sur le long terme, il n’y a pas photo.
Selon l’étude intitulée « EQUITY GILT STUDY » publiée cette semaine par la banque Barclays, le retour sur investissement réel depuis 100 ans (déduit de l’inflation et avec dividendes ou coupons réinvestis) est de 6,9 % sur les actions américaines contre 2 % sur les obligations de l’État fédéral.
Certains seraient tentés de dire qu’une différence de 4,9 % n’est pas si énorme. Détrompez-vous ! Sur 100 dollars investis en 1925 (l’équivalent de 1 810 dollars aujourd’hui), les heureux héritiers auraient récupéré en actions 1 416 186 $ en 2025 (78 227 dollars constants). Contre à peine 13 286 $ en obligations (734 dollars constants). Le multiple entre les deux classes d’actifs est de 106 !
Les actions ont-elles toujours rapporté plus que les obligations ?
Les actionnaires actuels ont été particulièrement gâtés ces dernières années. En effet, cette hiérarchie des retours sur investissement est vérifiée non seulement depuis 100 ans mais aussi depuis 10 ans, 30 ans et 50 ans. Seulement voilà sur les actions, plus on réduit la maturité des investissements, plus la fréquence de perte d’argent est élevée. Avec à la clé des baisses potentiellement importantes. D’où le surnom d’actifs risqués. Au-delà de 20 ans, un épargnant en actions a toujours fait mieux que l’inflation quelque soit l’année de son investissement.
Une décennie perdue
Avez-vous entendu parler de l’euthanasie du rentier ? Le retour sur investissement corrigé de l’inflation depuis 10 ans sur les obligations gouvernementales américaines est négatif de 3,1 %. La faute est toute trouvée : des rendements faibles en 2015 et un pic d’inflation à 9,1 % sur un an glissant en juin 2022, ayant provoqué à l’époque le plus fort durcissement monétaire des banques centrales depuis 40 ans. C’est un mauvais cocktail que souhaitent éviter les épargnants aujourd’hui.
Le blocage du détroit d’Ormuz depuis plus de 2 mois fait redouter une nouvelle résurgence des prix. Avec à la clé un nouveau cycle de hausse des taux directeurs. Voilà pourquoi les taux longs montent. Surtout si les doutes sur la solvabilité des États sont bien présents, avec des endettements au-dessus de 100 % du PIB et des déficits fiscaux très élevés. Une prime de risque supplémentaire est donc exigée. À cela s’ajoute un risque sur la devise, dans un monde où l’on parle de plus en plus de dédollarisation.
Les actions ont également connu une décennie perdue entre 2000 et 2010. Avec l’éclatement de la bulle internet et la crise financière de 2008. Dans les années 70 et 90, cette classe d’actifs a fait moins bien que les obligations. Après chaque choc pétrolier, la remontée des rendements obligataires a assuré aux créanciers des rendements importants, difficiles à battre.
La corrélation entre les rendements obligataires et les actions
C’est une donnée quantitative qui fait la une actuellement et qui suscite beaucoup d’intérêt et d’interrogations. La relation entre les taux obligataires et le cours des actions est en réalité très complexe. En effet, cette corrélation est tantôt négative, tantôt positive. Sur un graphique, il est possible d’observer un nuage de points dans tous les sens, selon de multiples paramètres qui brouillent les pistes. Par exemple, la règle d’une montée des taux nominaux à 10 ans à 4,50 % entraînant une baisse des actions a fonctionné les trimestres précédents. Mais celle-ci n’est plus d’actualité cette semaine avec un rendement à 4,60 %. Sans doute sommes-nous dans un cycle d’appréciation des profits très forts, avec le boom des investissements liés à l’intelligence artificielle. Et le marché est passé d’un scénario de stagflation à celui de reflation.
Prenons du recul et raisonnons avec du bon sens
Quand les taux nominaux à 30 ans dépassent 5 % et sont nettement supérieurs à la fois à l’inflation annuelle historique de 2,95 % sur 100 ans et au rendement bénéficiaire des actions de l’indice S&P 500 (bénéfice par action de l’indice divisé par le prix de l’indice), alors les obligations sont compétitives et ont du sens dans un portefeuille diversifié, en complément d’actions.
Certes, il est possible d’attendre une poussée de l’indice des prix à 4 % aux États-Unis (attendue ces prochains mois) pour investir. Cette tension sur le marché obligataire devrait donc durer encore quelques semaines, sauf si le détroit d’Ormuz rouvre d’ici là. Le match est donc toujours ouvert, mais reconnaissons que les actions sont devenues chères. Aussi bien selon leurs propres critères de valorisation qu’en relatif par rapport aux obligations. Même si comme d’habitude, les résultats de Nvidia continuent d’impressionner.
Les chiffres de la semaine
– 4,68%. Le rendement à 30 ans de l’OAT, au plus haut depuis 2011.
– 5,86%. Le rendement à 30 ans des obligations anglaises, au plus haut depuis 1998.
– 58,3 milliards de dollars. Le résultat net au 1er trimestre de Nvidia en normes US GAAP, en hausse de 211% sur un an.
